C'était le moment le plus attendu de ces dernières semaines. Le visage sérieux et la démarche déterminée, Sébastien Lecornu s'est approché de la tribune pour prononcer le traditionnel discours de politique générale devant l'Assemblée nationale française.
« J'ai accepté la mission que le président m'a confiée, car la France a besoin de budgets », a-t-il commencé par dire devant les députés. « Certains veulent que la situation se transforme en crise de régime, mais cela n'arrivera pas », a poursuivi Lecornu, insistant sur la nécessité de prendre des « mesures urgentes » avec des budgets « sérieux et fiables », qui doivent être approuvés avant le 31 décembre.
Le chef du gouvernement refuse de passer pour le « Premier ministre du détournement des finances publiques », et dans son discours il revendique plutôt un exécutif « du côté des travailleurs ». C'est pour cette raison que Sébastien Lecornu a annoncé suspendre la réforme des retraites jusqu'en janvier 2028, en plus de réduire les coupes publiques à 35 milliards d'euros, soit neuf millions de moins que son prédécesseur. A cette époque, le caucus socialiste avait applaudi la décision du nouveau gouvernement. « C'est une victoire », a déclaré le chef des parlementaires socialistes, Boris Vallaud, qui tenait jusqu'à ce mardi à censurer le gouvernement s'il ne suspendait pas ladite réforme.
Pourtant, cette annonce s’accompagnait d’un avertissement. Lecornu insiste sur le fait que cette suspension « coûtera à l’État 400 millions d’euros en 2026 et 1,8 milliard en 2027 », elle ne doit donc pas être compensée par des coupes budgétaires, et il n’acceptera aucun accord mettant en cause la crédibilité de son gouvernement.
« Je propose d'organiser dans les prochains jours, en accord avec les partenaires sociaux, une conférence sur les retraites et le travail », a annoncé le premier ministre, qui estime que « suspendre la réforme des retraites n'a de sens que si l'on veut aller plus loin ».
Concernant le budget général, le chef du gouvernement s'est fixé un objectif : le déficit « doit être inférieur à 5% » du PIB en 2026, réaffirmant que l'objectif d'un déficit budgétaire de 5,4% sera atteint cette année. Lecornu a également reconnu des « anomalies » dans la fiscalité des grandes fortunes et réclamé « une contribution exceptionnelle » des Français les plus riches dans le prochain budget, même si la gauche va plus loin et réclame une certaine justice fiscale.
Réforme des retraites : la ligne rouge de la gauche
La suspension de la réforme des retraites était l'une des conditions imposées par le Parti socialiste pour ne pas voter une motion de censure contre le gouvernement Lecornu II.
Quelques heures avant le discours, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, avait anticipé l'annonce en affirmant que la chute du gouvernement « coûterait plus d'argent » qu'une « suspension de quelques mois » de la réforme des retraites. Au fil de la matinée, des rumeurs d'un accord entre le gouvernement et les socialistes sur la suspension de cette réforme ont commencé à circuler dans les couloirs de l'Assemblée nationale. Après 15 heures, Sébastien Lecornu le confirme lui-même : « Il n'y aura pas de relèvement de l'âge de la retraite d'ici janvier 2028, comme la CFDT l'avait spécifiquement demandé », annonce-t-il.
Après une première intervention, qui n’a duré pas plus de 40 minutes, les réactions sont venues. Le Parti communiste, qui avait menacé de censurer cet exécutif, a célébré cette mesure en
Du côté des insoumis, cette suspension suscite une certaine méfiance. « Maintenant, tout le monde fera semblant de ne pas avoir entendu dire que la suspension de la réforme a une limite. Ensuite, elle reprendra », a critiqué le fondateur de La Francia Insumisa, Jean-Luc Mélenchon. Comme son chef, le coordinateur du parti, Manuel Bompard, a exprimé son scepticisme, car il s'agit d'une « mesure temporaire ». Le parti insiste donc sur l’abrogation totale de la réforme et la démission du président Emmanuel Macron. Une demande qu’ils partagent avec l’extrême droite, le Groupe National, qui refuse de maintenir plus longtemps le macronisme au pouvoir.
Le président des députés Les Républicains, Laurent Wauquiez, a toutefois regretté que l'exécutif ait accepté un accord avec les socialistes. « Voulons-nous tout détruire ou faire un effort ? » a insisté le leader de la droite républicaine, rappelant qu' »il ne reste qu'un an » avant le début de la prochaine campagne présidentielle. Malgré la déception, le parti insiste sur le fait qu'il ne votera aucune des motions de censure présentées.
La paralysie de la réforme des retraites donne un répit au nouveau locataire du palais de Matignon, mais il sait qu'il ne peut pas se relâcher, car même si cette nouvelle étape lui laisse une certaine marge de manœuvre, la menace de la censure reste sur la table.
La menace de la censure demeure
L'avenir du gouvernement Lecornu II reste incertain. La France Insoumise et le Rassemblement national, aux côtés de leur allié Eric Ciotti, ont présenté ce lundi deux motions de censure contre le gouvernement d'Emmanuel Macron, qui doivent être examinées ce jeudi.
« Quoi qu'il arrive aujourd'hui à l'Assemblée nationale, nous n'attendons absolument rien de ce gouvernement », a déclaré Marine Le Pen ce mardi, à son arrivée à l'Assemblée nationale. Pour le Rassemblement national, Lecornu est responsable de « ruiner la France », alors qu'il est au pouvoir depuis moins d'un mois.
Les deux motions bénéficieront du soutien des écologistes et des communistes, qui ont réitéré leur intention de faire tomber cet exécutif malgré la suspension annoncée. Selon les écologistes, cette décision « est devenue une assurance-vie pour les macronistes ». La vérité est que la continuité de Lecornu est entre les mains des socialistes. Si le parti décide de soutenir l'une des deux motions de censure présentées, les jours du nouveau gouvernement seraient comptés.
L'annonce de Sébastien Lecornu amène le Parti socialiste à reconsidérer sa position sur la censure. Pour le moment, une grande partie du parti a décidé de ne pas soutenir le blocus du nouveau gouvernement, même si une dizaine de députés restent sous le coup de la censure. Ce faisant, ils indiquent clairement que la suspension de la réforme des retraites ne résout pas les problèmes structurels que connaît la politique française, mais les retarde plutôt. Lecornu fait gagner du temps, mais ne désamorce pas la tension ni l’instabilité. Une trêve fragile qui met entre parenthèses l’une des crises politiques les plus marquantes de ces dernières années en France.
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