Depuis des décennies, Aragon est observée depuis Madrid et Barcelone comme une communauté discrète et fonctionnelle, plus efficace que bruyante. Une économie solide, avec des niveaux de revenus et d’emploi historiquement en tête du classement national, mais sans feux d’artifice. Bien qu’elle soit capable de résister aux crises qui frappent plus durement d’autres territoires d’Espagne, elle n’a pas été en mesure de figurer en tête des classements en matière de croissance ou d’investissement. Cette condition intermédiaire – ni locomotive ni wagon – lui vaut une étiquette récurrente dans l’analyse politique : celle de l’Ohio espagnol. Un territoire charnière, représentatif de la moyenne nationale, où les tendances s'anticipent et où les équilibres se décident.
Ce n'est pas une métaphore mineure à la veille des élections régionales de dimanche 8 février prochain, où l'économie est à nouveau au centre du débat politique. Aujourd’hui, cependant, l’Aragon est confrontée à un changement de discours grâce à la vague d’investissements d’un milliard de dollars captée ces dernières années. Il s’agit d’un amalgame de projets qui promettent de mobiliser plus de 70 milliards d’euros entre 2024 et 2041, avec une nette prédominance des datacenters. C'est pourquoi ce territoire commence à recevoir un autre surnom qui saute également aux yeux : celui de Virginie européenne. Cette nouvelle conception répond à son ambition de répliquer un écosystème commercial florissant autour de fermes de serveurs qui attire en masse.
D'autres investissements majeurs se démarquent également, comme la gigafactory de batteries pour véhicules électriques que les chinois CATL et Stellantis promeuvent à Figueruelas (Saragosse), ainsi que de grands projets énergétiques ou agroalimentaires. Un scénario sans précédent qui ouvre une scène d'opportunités sans précédent et permet à cette terre « belle, dure et sauvage », selon les mots de l'auteur-compositeur-interprète et écrivain José Antonio Labordeta, d'entrevoir un avenir de prospérité et de croissance.
Les raisons d’un tel succès ? La communauté autonome sait profiter de l'étendue de son territoire pour attirer et développer de grandes initiatives logistiques, industrielles et agroalimentaires, avec des atouts connus tels que la disponibilité de terrains à des prix compétitifs par rapport aux autres régions voisines, une situation géostratégique enviable et son énorme capacité de production d'énergie renouvelable, actuellement la source d'électricité la plus propre et la plus économique. Cela est dû à la qualité de ses ressources naturelles, avec un rayonnement solaire élevé sur une grande partie de son territoire, en particulier dans les zones basses de la vallée de l'Èbre, et à une ressource éolienne de premier ordre, poussée par un cerf qui est sa marque de fabrique.
Les projets déjà annoncés promettent de mobiliser un total de 70 milliards d'euros jusqu'en 2041
À ces facteurs s’ajoute une administration régionale qui a majoritairement opté pour le raccourcissement des délais. La formule du Projet d'Intérêt Général d'Aragon (PIGA), qui permet d'accélérer le traitement d'initiatives stratégiques, est devenue l'une des principales revendications des grands projets industriels et technologiques, comme le reconnaissent à plusieurs reprises les entreprises elles-mêmes.
Beaucoup de terres, peu de gens
Cette impulsion peut se traduire par une plus grande importance, une plus grande capacité de décision et un plus grand poids spécifique de l'Aragon au sein de l'Espagne dans son ensemble. Mais d’autres défis importants doivent d’abord être résolus pour absorber cette fulgurante demande d’investissement. Le plus immédiat est l’emploi, c’est-à-dire attirer et retenir suffisamment de travailleurs pour entreprendre la construction et la mise en œuvre d’infrastructures qui commencent à passer du papier à la pelle.
Avec 10 % du territoire national, Aragon est la quatrième plus grande communauté autonome, une superficie qui dépasse plus de six fois celle du Pays basque et de Madrid, et le double de celle de la Communauté valencienne, mais avec une faible densité de population. Elle représente à peine 3 % du total de l'Espagne, avec 1 375 040 habitants, ce qui la place parmi les régions les moins peuplées du pays et, par conséquent, aussi avec le moins de poids politique.
Cette grande dimension territoriale, associée à une population dispersée et vieillissante – qui occupe la onzième place au niveau démographique – constitue également l’un de ses principaux inconvénients, rendant la fourniture de services publics nettement plus coûteuse. C'est pour cette raison que la lutte contre l'exode rural et la correction des déséquilibres internes – près de 60 % de la population est concentrée à Saragosse et dans sa zone métropolitaine, qui absorbe également la majeure partie de la richesse régionale – restent l'une des grandes questions en suspens et un axe central de la stratégie économique et sociale de la communauté.
Paix et stabilité sociales
Si l’Aragon attire les investisseurs, ce n’est pas seulement en raison de son territoire ou de son énergie. Il existe un facteur moins visible, mais en même temps déterminant : la paix sociale et sa faible conflictivité. Cette communauté est la seule autonomie en Espagne qui, sans interruption depuis plus de trois décennies, a été soutenue par des accords de dialogue social tripartite entre les syndicats, les associations d'employeurs et le gouvernement régional. Ce climat de concertation a permis de gérer les crises et d'affronter les réformes et les changements de cycle sans conflits sociaux majeurs.
À cela s’ajoute une stabilité politique notable. Malgré le fait d'avoir huit partis représentés dans les Cortes d'Aragon et d'avoir connu des gouvernements de différents types et coalitions, la communauté a maintenu une ligne économique relativement continue. Cette stabilité commence cependant à montrer quelques fissures avec la montée de l’extrême droite et une plus grande polarisation du débat public.
En plus des comparaisons habituelles avec l'Ohio, thermomètre électoral de l'Espagne, Aragon se regarde désormais dans le miroir d'un autre État nord-américain. Il aspire à devenir la version européenne de la Virginie, considérée comme la Mecque mondiale des centres de données. C'est ce que proclame depuis deux ans le président régional, le leader populaire Jorge Azcón, au milieu d'une vingtaine de projets qui visent à ancrer leurs nuages technologiques sur la carte régionale, dans un rayon de 100 kilomètres autour de Saragosse.
Avec une puissance cumulée d'environ 3 000 mégawatts (MW) et des investissements qui dépassent déjà 50 000 millions d'euros, la capacité projetée de ces complexes constitue l'un des plus grands pôles numériques du vieux continent, derrière Londres et Francfort.
Opportunité et risque
L’impact potentiel de cette grande vague d’investissements est énorme, mais il n’est pas sans ombres. Il s'agit de projets intensifs en capital, en énergie et en équipements importés, avec une phase de construction qui concentre une bonne partie de l'emploi, tandis que leur exploitation ultérieure génère moins d'emplois directs que ce qui est souvent promis. Par ailleurs, la pression sur le réseau électrique, l'eau et le foncier soulève certaines questions quant à la capacité réelle du territoire à absorber tous les projets déjà annoncés.
Les dernières données officielles montrent une économie solide, même si elle n’est pas écrasante. Selon les estimations de l'Institut National de la Statistique (INE), le produit intérieur brut (PIB) aragonais a augmenté de 3,1% en 2024, soit quatre dixièmes de moins que la moyenne nationale. Ce n'est pas un mauvais chiffre, mais il confirme une tendance : la communauté avance à un bon rythme, bien qu'un peu en retrait par rapport aux régions les plus dynamiques.
La lecture est plus favorable lorsqu’on analyse la richesse par habitant. Avec un PIB par habitant de 36 446 euros, Aragon occupe la cinquième place du classement national, près de 12 % au-dessus de la moyenne espagnole, et avec la croissance cumulée la plus élevée depuis 2019 parmi les communautés les plus riches. Autrement dit, la région connaît une croissance moindre en raison d’une question de faiblesse structurelle, mais parce que sa démographie a été historiquement moins expansive.
Industrie, logistique et énergie
Les prévisions des principaux services d'étude font état d'un comportement conforme à la moyenne nationale en 2025, avec une industrie et une construction plus dynamiques que dans l'ensemble du pays et une demande intérieure toujours vigoureuse.
Cette poussée se reflète sur le marché du travail, qui traverse une période agréable. L'année 2025 s'est clôturée avec 633.131 travailleurs affiliés à la Sécurité Sociale, le chiffre le plus élevé de la série historique en fin d'année. Le taux de chômage (7,7 %) est le quatrième plus bas d'Espagne, selon la dernière Enquête sur la Population Active.
terrain d'usine
L'Aragon reste avant tout une communauté industrielle. C'est la deuxième où cette activité a le plus grand poids dans le PIB – plus de 22%, juste derrière La Rioja. L'industrie automobile continue d'en être l'épine dorsale, avec l'usine Stellantis de la ville de Figueruelas comme axe d'un écosystème qui contribue à environ 6 % de la richesse annuelle du territoire.
Malgré le moment complexe que traverse le secteur, essentiellement marqué par la transition incertaine vers la mobilité électrique, son avenir dans la communauté est très prometteur grâce aux investissements levés, notamment la gigafactory de batteries et l'atterrissage productif de la marque chinoise Leapmotor. Le présent reste cependant exigeant, avec des ajustements productifs, des suppressions d’emplois et la fermeture de certaines usines de fournisseurs.
Le deuxième grand levier est la logistique. La centralité géographique de Saragosse, à mi-chemin entre Madrid, Barcelone, Valence et Bilbao, a permis de consolider l'un des principaux hubs logistiques du sud de l'Europe, avec des prescripteurs de premier plan comme Inditex ou Amazon. Les plateformes comme Plaza sont des infrastructures déjà matures, avec une capacité avérée à influencer l’emploi et l’investissement.
Le troisième pilier est l’énergie. L'Aragon est devenue une énergie renouvelable, avec une production électrique qui représente presque le double de sa consommation. Cet excédent, critiqué depuis des années pour ne pas générer suffisamment de valeur locale, est l’une des clés qui expliquent l’arrivée d’industries électro-intensives comme les centres de données ou les gigafactories.
Cependant, le déploiement massif des énergies renouvelables ne va pas sans tensions. Aux oppositions sociales dans certains territoires s'ajoutent des doutes sur le traitement, le contrôle administratif et le modèle de développement de certains projets.
Et aussi des faiblesses
Mais tout ne fonctionne pas. Le principal déséquilibre interne reste territorial. Saragosse et sa zone métropolitaine concentrent plus de la moitié de la population et la majeure partie des richesses, tandis que les vastes zones rurales sont confrontées au vieillissement et à la perte de services. Le risque est que la nouvelle vague d’investissements renforce encore cet écart.
À cela s’ajoute un autre grand défi : la pénurie de logements, tant à l’achat qu’à la location, un déficit qui commence à toucher aussi bien les milieux urbains que ruraux. Dans le monde des affaires, on s'inquiète également des tensions liées à la couverture de certains profils techniques, de la dépendance étrangère à l'égard des biens d'équipement et d'un secteur extérieur qui a montré des signes de détérioration au cours des deux dernières années, notamment en raison de l'effondrement des exportations automobiles.
Des études récentes estiment les investissements stratégiques prévus en Aragon jusqu'en 2041 à environ 70 milliards d'euros. Jamais auparavant la communauté n’avait été confrontée à un défi d’une telle ampleur. Le succès ne dépendra pas seulement de l’attraction des projets, mais aussi de leur bonne exécution, de la création de tissu local, de l’évitement des goulots d’étranglement et de la répartition des bénéfices de la manière la plus équilibrée possible.
En bref, Aragon est passée d’une économie discrète et prévisible à une concentration d’une des attentes de croissance les plus élevées du pays. Jamais auparavant je n’avais réuni autant de projets stratégiques ni affronté une transformation d’une telle ampleur en si peu de temps. La prochaine législature du gouvernement autonome dira si ce saut est structurel ou si la nouvelle histoire finit par être floue. La marge d'erreur est minime. L’horloge tourne déjà.
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